Originaire du Vermont, Ezra Butler Eddy est arrivé à Hull au milieu du XIXᵉ siècle avec peu de moyens mais une détermination hors du commun. Visionnaire et travailleur acharné, il a bâti un empire industriel à partir d’allumettes de bois, puis d’usines de pâte et papier, tout en s’impliquant dans la vie politique et sociale de sa communauté. À travers son parcours, il incarne le modèle du self-made-man, mais aussi celui d’un bâtisseur qui a profondément marqué le visage de l’Outaouais. Aujourd’hui, plus d’un siècle après sa mort, son nom demeure associé à l’essor économique et urbain de Hull.
Des débuts modestes au Vermont à l’Outaouais
Ezra Butler Eddy voit le jour en 1827 à Bristol, une petite ville du Vermont. Issu d’un milieu modeste, il quitte très tôt l’école pour gagner sa vie comme enseignant, puis comme apprenti dans divers métiers. C’est dans ces premières expériences qu’il développe une rigueur et une curiosité qui ne le quitteront plus.
Dans les années 1840, le jeune Eddy s’intéresse à un produit simple mais en pleine expansion : les allumettes de bois. L’invention est encore récente, mais la demande croît rapidement dans une Amérique du Nord en pleine industrialisation. Conscient du potentiel, il se tourne vers ce secteur naissant.
En 1851, à seulement 24 ans, il quitte son État natal pour s’établir à Hull, sur la rive nord de la rivière des Outaouais. Hull n’est pas encore la ville industrielle qu’elle deviendra, mais son emplacement stratégique attire déjà les entrepreneurs. Avec son abondance de forêts et son accès direct à la rivière, la région constitue un terrain idéal pour qui souhaite bâtir une industrie du bois. Eddy y voit l’opportunité de réaliser ses ambitions.
L’ascension d’un empire industriel
Ce qui commence comme une petite manufacture artisanale prend rapidement de l’ampleur. La première usine d’Eddy, dédiée aux allumettes de cèdre, devient le socle d’un empire. Grâce à une gestion avisée et à un sens aigu des affaires, il diversifie progressivement sa production : planches, bardeaux, puis pâte et papier.
La compagnie E.B. Eddy ne se contente pas de suivre les tendances, elle innove constamment. Eddy introduit des méthodes de fabrication plus efficaces, investit dans de nouvelles machines et saisit les occasions offertes par une demande croissante au Canada et aux États-Unis. Sa capacité à anticiper les besoins du marché lui permet de prendre une longueur d’avance sur ses concurrents.
À la fin du XIXᵉ siècle, ses usines emploient plusieurs milliers de personnes. Pour Hull, c’est une véritable transformation : de petite localité frontalière, la ville devient un pôle industriel majeur, où les scieries et usines rythment la vie quotidienne. L’empreinte d’Eddy s’étend bien au-delà de ses usines : il contribue à façonner l’économie régionale et à attirer de nouveaux habitants.
Défis, incendies et résilience
Le parcours d’Eddy est marqué par des épreuves considérables. L’industrie du bois et du papier est particulièrement vulnérable au feu, et Hull connaît plusieurs incendies dévastateurs au cours de la seconde moitié du XIXᵉ siècle.
En 1882, l’un des plus importants sinistres détruit une grande partie des installations d’E.B. Eddy. La catastrophe aurait pu signifier la fin de son entreprise. Mais au lieu de céder au découragement, Eddy fait preuve d’une remarquable résilience. Il reconstruit rapidement, modernise ses équipements et relance la production à une échelle encore plus grande.
Ce n’est pas un cas isolé : à plusieurs reprises, il doit affronter les flammes, les crises économiques ou la concurrence accrue. Chaque fois, il choisit de se relever, convaincu que le progrès et la persévérance finiraient par triompher. Cette ténacité contribue à son image de bâtisseur infatigable, capable de transformer l’adversité en tremplin.
L’homme politique et le citoyen engagé
Si son nom est avant tout associé à son empire industriel, Ezra Butler Eddy est également un homme d’engagement public. Conscient que la prospérité économique devait aller de pair avec le développement communautaire, il s’implique activement dans la vie politique.
À Hull, il siège comme conseiller municipal, puis occupe le poste de maire à deux reprises, en 1881 et en 1891. Ses mandats reflètent sa volonté de moderniser la ville, d’améliorer ses infrastructures et de soutenir son essor. Ses décisions sont guidées par une vision à long terme : faire de Hull une ville capable de rivaliser avec ses voisines, Ottawa et Montréal.
Eddy ne limite pas son engagement à la scène locale. Il représente Ottawa à l’Assemblée législative du Québec, puis siège brièvement comme député fédéral libéral. Son influence dépasse ainsi les frontières de l’Outaouais, illustrant son ambition de participer au destin politique du Canada en construction.
En parallèle, il contribue à la vie communautaire en soutenant des initiatives sociales et religieuses. Patron paternaliste à certains égards, il incarne l’idée de l’industriel du XIXᵉ siècle qui voit dans la réussite économique une responsabilité envers ses employés et sa ville.
Une consécration à l’échelle nationale
Au tournant du XXᵉ siècle, la compagnie E.B. Eddy est devenue l’une des plus grandes manufactures de pâte et papier en Amérique du Nord. Ses produits s’exportent largement, et son nom est connu bien au-delà du Canada.
Eddy est reconnu comme l’un des pionniers de l’industrialisation canadienne. Son parcours illustre l’esprit d’innovation et la capacité d’adaptation nécessaires pour réussir dans un contexte de croissance rapide mais incertain. En cela, il rejoint la lignée des grands entrepreneurs qui ont contribué à façonner l’économie moderne du pays.
Son succès inspire de nombreux contemporains et reste une référence pour les générations suivantes. Dans l’Outaouais, il symbolise la transition d’une économie agricole et artisanale vers une économie industrielle et urbaine.
Héritage et mémoire d’un bâtisseur
Ezra Butler Eddy s’éteint en 1906, à l’âge de 79 ans. Il laisse derrière lui un empire industriel qui continue à prospérer sous différents noms et propriétaires. Pendant des décennies, les usines E.B. Eddy demeurent l’un des principaux employeurs de Hull et contribuent à la vitalité de l’Outaouais.
Aujourd’hui, son héritage se lit dans le paysage urbain : des bâtiments industriels portent encore la marque de son entreprise, et des sites patrimoniaux commémorent son rôle central dans l’histoire de la région. Parcs Canada reconnaît d’ailleurs son importance en inscrivant ses usines comme lieu historique national.
Mais au-delà des briques et des cheminées, son nom reste associé à une vision : celle d’un homme qui a su transformer une petite manufacture en une puissance industrielle, tout en participant à la construction d’une communauté.
L’innovateur et bâtisseur de Hull
En transformant une simple fabrique d’allumettes en une entreprise internationale de pâte et papier, Ezra Butler Eddy a profondément marqué Hull et l’Outaouais. Son parcours témoigne de la force du travail, de l’innovation et de la résilience.
Plus qu’un industriel, il fut un bâtisseur de carrières, de communautés et d’une ville entière. En plaçant Hull sur la carte économique nord-américaine, il a légué un héritage durable qui résonne encore aujourd’hui.
À travers lui, l’Outaouais se souvient qu’une vision claire, portée avec courage et persévérance, peut transformer un territoire et inspirer des générations entières.